cartes postales



Ecrire d’après image
atelier d'écriture du 26 septembre 2015


Après une brève introduction sur la lecture d’une image telle que l’énoncent Roland Barthes dans La chambre claire et Anne-Marie Garat dans Photos de familles, je fais à chacun la proposition suivante : un jour vous recevez par la poste une carte postale dont le verso est vierge à l’exception d’une signature (de préférence juste un prénom). Vous en déduisez logiquement que si le message n’est pas dans les mots, c’est qu’il est dans l’image. A vous de lire celle-ci, de comprendre ce qu’elle peut vouloir dire, de formuler au besoin des hypothèses et d’en adopter une afin de pouvoir adresser à l’expéditeur une réponse d’au minimum une vingtaine de lignes. Après quoi, je distribue à chacun et au hasard une carte postale vierge représentant généralement un paysage, un détail d’architecture ou une œuvre d’art. Le premier temps d’écriture peut commencer ; il durera une trentaine de minutes.

Dans un deuxième temps, je demande à chacun de donner sa carte postale à son voisin ou sa voisine de droite en lui communiquant également le prénom de l’expéditeur (choisi par le premier écrivant, car aucun prénom n’est mentionné sur la carte). Même consigne et même temps d’écriture.

La lecture se fera carte par carte, dans l’ordre d’écriture. Les deux lectures à partir de la même carte mettent en évidence la subjectivité du regard de chacun : comment l’un appréhende l’image dans sa globalité quand l’autre s’attache à un détail, comment l’un laisse libre cours à son imaginaire quand l’autre s’en tient à un texte de facture plus autobiographique, etc. C’est tout l’intérêt de cette proposition d’écriture. 


    


"Ciel", 1954, Nicolas de Staël



Paris, le 26 septembre 2015. 
Pierre, cher ami,
J'ai reçu aujourd'hui votre carte reproduisant ce magnifique "ciel" de Nicolas de Staël que nous avions été voir ensemble, un après-midi d'automne. C'était la veille de votre départ, vous souvenez-vous ? Vous étiez resté longuement abîmé dans sa contemplation, immobile, silencieux, lèvres entrouvertes par l'extase, et vos narines palpitaient comme pour aspirer l'air de ce ciel si liquide. En sortant du musée, vous m'aviez dit que ce bleu était l'exacte nuance de bleu qui vous appelait à prendre le large. Et vous avez décidé de partir. Nous avions alors convenu de nous écrire tous les ans, à la date anniversaire de ce jour-là. Ce que j'ai fait chaque année, depuis vingt-quatre ans, avec persévérance. Sans jamais de réponse de votre part à mes lettres.
J'ai attendu longtemps un signe, même infime, qui m'aurait fait comprendre que vous m'aviez pardonné de n'être point parti avec vous. Cette carte me parvient aujourd'hui, mais votre signe est muet, aussi muet que vous l'avez été le jour de votre départ.
Depuis ce matin, je scrute votre carte que j'ai posée sur mon bureau, et j'essaie de déchiffrer les mots absents. Je voudrais y lire que tout ce bleu céleste a enfin recouvert vos douloureux bleus à l'âme, et ce serait soulagement de vous deviner en paix avec vous-même.
Je regarde par la fenêtre la pluie qui brouille les toits du boulevard et ce que je remarque soudain, c'est la touche de gris, en bas à gauche du tableau, une tache sombre, ténue mais têtue, qui menace de grignoter tout ce bleu ; puis je retourne la carte et j'observe que le tableau date de 1954, c'est-à-dire l'année précédant le suicide du peintre. 
Un mauvais pressentiment m'envahit. Alors, cher ami, je vous en prie, donnez-moi de vos nouvelles, elles tiendraient à distance l'effroi qui me gagne. Rassurez-moi, je vous en conjure, car votre lettre est un cri silencieux qui me submerge.
Votre ami Jacques.
Françoise R. 

***

"Le temps ou les vieilles", Francisco de Goya



Chère Jeanne,
J'ai bien reçu ta mystérieuse carte et je dois avouer que je me suis posée pas mal de questions !
Quel message subliminal as-tu voulu me faire parvenir, ma Jeanne ?
C'est moi la vieille au milieu ? Il semblerait que oui.
Et que vient faire cette flèche de Cupidon dans mes cheveux ?
J'ai peur de comprendre. Voudrais-tu me dire que si je n'y mets pas un peu du mien, je ne connaîtrai pas l'amour avant d'être totalement décrépite ?
C'est toi à côté de moi ? T'as vieilli aussi ma chérie !
Qu'est-ce que tu me montres ? Que tal ? Que tal ? C'est du latin ? Tu sais bien que j'y comprends rien ! Ou alors c'est un miroir ? oui c'est ça c'est un miroir ! Un miroir qui me montre mon ange gardien. Un ange gardien avec un balai, c'est pas banal. Si j'écoute bien, je l'entends me dire : " Allez hop ! du balai... Va t'amuser".
Et bien ma chérie, je reconnais là tout ton tact et je vais de ce pas téléphoner à Paul.
Je t'embrasse et j'espère à bientôt.
Pénélope 
Bernadette B. 
Jeanne,
Reçu ce matin, au courrier, ta carte. Sans un mot. Rien. Si ce n'est cette image hideuse, cauchemardesque.
"Le temps ou les vieilles" ! Pourquoi me redire ainsi que oui sans doute, j'ai fait mon temps, que oui vraiment, tu me trouves vieille, et que oui définitivement, tu me quittes.
"Lille, Palais des Beaux Arts" : parlons-en ! Mais pourquoi donc t'ai-je adressé la parole devant "Les deux femmes au vase bleu" de Fernand Léger ? Ton corps plein d'alors, tes formes rondes m'ont séduites.  Mais c'était il y a quinze ans ; depuis, tu t'es décharnée, aigrie, racornie. 
J'ai appris que tu vois Marie, qu'elle te plaît, te tourne autour, te fait perdre la tête. Eh bien, redoute qu'un jour, elle ne te trouve, à son tour, un peu trop vieille pour que tu te frottes à sa jeunesse...
Adieu.
Pierrette
P.S. : Je ne verse aucune larme, je n'ai aucun regret, car tu n'es pas l'ange qui pousse la vieillesse vers 
la mort.Tu es une belle salope !

Françoise R.

*** 

"Maternity", 1924, Henry Moore



Bonjour mon chéri !
J'ai bien reçu ta carte et j'ai tout de suite deviné que c'était ma carte pour la fête des mères.
Merci Merci Merci.
Je l'ai bien regardée et je peux dire que c'est la plus belle que j'ai jamais reçue.
Toi-moi, Moi-toi.
Elle me dit plein de choses cette carte. Sans moi, tu n'es rien. Tu ne survivrais pas. J'ai bien compris le message de l'enfant au sein.
Et ses mains immenses que j'ai ! Tu tombes si elles ne sont pas là.
Quel beau bébé tu étais mon chéri.
Pourtant un détail me chiffonne. Pourquoi cette main sous mon menton ? Tu me repousses ? Tu ne veux pas que je te regarde ?
Mais mon chéri, mon chéri, on forme un tout ! ça se voit sur TA carte. Si on nous pousse, on tombe ensemble.
Tu m'abandonneras jamais mon chéri, hein ?  
Ta maman 
Bernadette B.

***
La chute du Mur de Berlin, 1989, photographie


Cher Hans,
Merci pour ta carte ! Tu as raison, elle se passe de mots. Quelle émotion, je n’oublierai jamais ces visages, cette allégresse générale !
Merci encore, mille fois, de m’avoir accueillie ces quelques jours. De m’avoir permis de vivre ce moment d’histoire lumineux, d’avoir pu, grâce à ton invitation impromptue, me fondre à la foule et m’y sentir bien, dans le même état d’esprit que tous.
Cela fait tant de bien de partager cela !...
Ta carte, en réveillant ces émotions, ensoleille ma journée.
Et toi, que deviens-tu ?  J’imagine que votre ville a changé. L’euphorie, l’Histoire avec un grand

« H » et puis, tout reprend son cours. Et on n’en parle même plus.
C’est bien les photos, pour ça.
Mach’s gut !
Anna
PS : c’est à ton tour de venir me voir. Tu es le bienvenu quand tu veux. Mais, je te préviens, ce qui se passe à Vert-le-Grand est plus ordinaire !

Amy T.

Hans
Que voulez-vous me signifier dans cette carte muette, quel message, quelle proposition dois-je deviner ?
Le silence qui s'est établi entre nous depuis toutes ces années a fini par me devenir indifférent. J'ai tenté à maintes reprises de franchir ce mur injuste et cruel que vous aviez construit entre nous, mais à chaque fois , vous me repoussiez de l'autre coté et j'ai souffert comme un exilé sans racines.
Je ne désire plus franchir un mur si longtemps protégé. Je ne ne vous connais plus, vous ne me connaissez plus, nous sommes devenus étrangers l'un à l'autre.
Restez de votre coté, les barbelés sont inutiles.
Adieu
Claudine B.


***
"Les joueurs de cartes", ca1890-1895, Paul Cézanne

Cher Bertrand,
J’ai bien reçu ta carte.
Pas de mot, et pourtant tu n’as jamais été aussi direct ! Toi qui n’as cessé de fuir quand je voulais aborder  ce problème, que veux-tu me dire aujourd’hui ? Que ça y est, tu as compris ? Que tu t’es vu, soumis à cette addiction qui était plus forte que tout ? Que tu t’es fait aider et que tu me proposes sérieusement un « encore » ?
Car si tu m’écris, c’est peut-être que tu as détricoté ces années de mensonges et retrouvé ton âme, au-delà de tout ce que tu lui as fait subir, de tout ce que tu NOUS as fait subir.
Je voudrais y croire. Mais je ne peux pas. Je le souhaite pour toi, pas pour moi. C’est trop tard pour nous. Je ne reviendrai pas là-dessus.
D’ailleurs, peut-être que tu joues toujours ? Que tu n’oses pas me le dire et que, dans ton abîme, tu m’appelles comme une bouée ?
Je n’en peux plus d’être ton phare, ton ciel bleu, ton espoir !
Si, par cette carte, tu me dis ton mal être, j’ai de la peine pour toi, mais, c’est tout.
Alors, dis les choses… Mais pas à moi.
Je t’envoie des pensées lumineuses.
Je ne souhaite plus entendre parler de toi.
 Patricia
Amy T.

***
"People begin to fly", 1961, Yves Klein

Ma chère Véro,
Égale à  toi-même. Comme tu sais si bien le faire dans chacune de tes gravures et aquarelles, je crois comprendre ton double message au travers de cette toile de Klein et t’en remercie.
Ces derniers mois ont été très compliqués, tourmentés, et il ne m’était pas facile d’aller vers les autres et faire comme si … Il m’a semblé qu’une retraite me serait nécessaire et salutaire. Faire le point comme on dit. Se retrouver. Ou se perdre. Comprendre certaines choses … ou pas.
Mais ta carte porteuse d’espoir arrive au bon moment.
People begin to fly. To fly … et se remettre à vivre, à peindre, à écrire…. Créer, se lâcher, inventer, jouer avec les couleurs et les mots, les nuances et les rimes… Voler de ses propres ailes en plein imaginaire sans crainte et le coucher sur une toile de lin 3D ou un calepin doré.
Tu as su, juste par ta  signature sur cette carte, me donner l’envie de reprendre le chemin de ton atelier aux odeurs d’huile et de térébenthine. Mais  aussi ma trousse et son bloc pour un atelier d’un autre genre.
Merci donc pour cette correspondance, ta pudeur, ta délicatesse et ton amitié.
Je t’embrasse tendrement.
Corinne (ton élève non assidue)  
Corinne M.
***
L'horloge du Musée d'Orsay, photographie

Mon Amour,
Aucun mot au dos de ta carte. Seul ton prénom aux lettres délicatement couchées. J’ose espérer que ce n’est ni de la colère, ni de la tristesse mais juste un appel.
Je sais combien le temps est compté pour toi et crois comprendre ton message par cette imposante horloge. « Elle parle d’elle-même » … as-tu du te dire lors de ton minutieux choix.  Mais j’aimerais que tu saches que je ne rythmerai pas mes réponses  au tic tac d’une pendule. Je ne céderai pas au charme d’une trotteuse pour choisir un raccourci qui ne me mènera pas plus loin. Le temps n’est pas mon ennemi. Il me rassure et m’aide à faire mes choix sereinement. Les minutes qui s’écoulent sont mes confidentes.
N’aies pas peur. Les jours qui passent ne m’éloignent pas de toi. Ils me laissent juste le temps… le temps de te rejoindre, au bon moment !
Ta belle horloge sonnera alors à la manière de l’angélus… Et je serai là rien que pour toi.
S’il te plait... Si tu m’aimes, attends-moi !
Corinne M.


Alphonse,
Que de souvenirs ta carte réveille en moi… La grande horloge du Musée d’Orsay : c’était notre lieu de rendez-vous. Onze heure quarante cinq : c’était notre heure de rendez-vous. Je me souviens, c’était tous les dimanches matin. Tu arrivais tout le temps en retard d’une heure, et moi, j’étais toujours en avance de trente minutes. Je passais une heure trente à t’attendre sous l’horloge, à compter les minutes qui défilaient d’une lenteur interminable. Je peux te dire que la colère me submergeait souvent. Je te maudissais, toi et ta mauvaise habitude d’arriver toujours en retard. Il m’arrivait même quelques fois de vouloir te jouer des tours, en me cachant derrière les statues et d’y rester le temps de voir ta tête en ne me voyant pas. Mais jamais je n’avais pu le faire. L’amour aveugle de la jeunesse, sans doute.
Mais, pourquoi m’envoies-tu cette carte aujourd’hui ? Est-ce pour dire que tu regrettes et que tu souhaites te faire pardonner ? Est-ce pour me faire comprendre que tu n’es plus jamais en retard ?
Te connaissant, je ne peux m’empêcher de penser que ta carte est peut-être un appel à l’aide. Tu veux peut-être me dire « Viens, je t’attendrai toujours, sous notre horloge. ».
Es-tu si désespéré de m’avoir perdue, ou est-ce ton orgueil qui te fais agir ?
Peut-être veux-tu juste signifier que tu continues à faire attendre d’autres femmes... pour me donner des regrets ?
Tu as toujours été ambigu dans ton comportement, et je n’ai jamais réussi à te cerner. Mais, malgré mes interrogations et mon inquiétude à cause de ta carte, aujourd’hui, j’ai refais ma vie et je ne peux plus rien pour toi.
J’ai cessé de t’attendre lorsque le musée a fermé ses portes, ce dimanche 28 septembre 1980, sans l’ombre de toi. J’espérais avoir des explications, mais rien. Jusqu’à ce jour.
Tu vois, je devrais être en colère contre toi, mais je n’éprouve ni colère, ni regrets d’avoir continué mon chemin, sans toi.
Je te prie donc de m’oublier et de ne plus m’importuner avec ton horloge.
Adieu.

May S.

***
La tapisserie de l’Apocalypse,14e s., château d’Angers


Ma Rose
Quelle curieuse et bouleversante façon de me donner de tes nouvelles, toi qui ne réponds jamais à mes messages. Où es-tu, ma Rose, dans cette Apocalypse ? As-tu réussi à te cramponner à cette barque chavirant ou n'es-tu pas loin de lâcher prise et de sombrer à jamais dans les profondeurs d'un mal qui te détruit ? Mais quelque soit ce mal, tu n'es pas seule, ma Rose. Je veux être ta bouée, ton canot de sauvetage comme tu as su l'être moi pour moi à une autre période. J'ai reçu ton appel de détresse et je cours vers toi, certaine de vaincre l'Apocalypse par la force de notre amitié qu'aucune vague ne saurait engloutir.
Claudine B.

Très chère, je te reconnais bien là ; tu m’as comblé par ces nouvelles alors que nous vous pensions perdus à tout jamais. Tu verras ma réponse là où tu sais, sous message crypté et par notre…dirons nous, mandataire commun du Quai d’Orsay. Je déposerai cela
par l’intermédiaire de la cuisine de la grande Chancellerie comme d’habitude.
Donc, si j’ai bien compris, je résume pour aller vite : nos trois infiltrés ont corps et bien disparus. En mer, donc. Ils ne seraient pas arrivés au but de leur mission, tu serais la seule à avoir accostée ?
Ta missive m’incite à comprendre que tu n’es pas en atmosphère ni pays «  ami », du moins c’est ce que cela suppose par l’apocalypse. Tu aurais réussi à te libérer d’un château, d’une prison, d’un lieu d’enfermement ? Je constate aussi que ta carte a été postée du Liban, n’est-ce-pas ? Son timbre !
Comment et à qui l’as-tu confiée ? Je veux ces détails et précis pour ces contacts pour que nous retissions nos liens.
Es-tu bien libérée des flammes de l’Enfer que je crois comprendre ? Je ne donnerai suite qu’une fois assuré que tu n’es pas l’enjeu d’un piège pour nos services et nos buts à atteindre à travers nos missions.
Donc, j’active les cellules dormantes de Beyrouth, tu vas vite le savoir par la cuisine, reprends quelques ficelles que tu connais déjà (de n’importe quelle manière) ; ainsi nous jugerons et t’analyserons.
Il n’y a que la chance qui soit avec toi, schokrane.
[ Plus tard dans la soirée, dans le salon feutré du ministère.
«  - Voyez vous, Mr le Ministre, j’ai trouvé très curieux tout de même, de recevoir par un circuit totalement public, ce contact que l’on croyait perdu…ou bien même retourné ?
Mais, des indices de vraisemblance et de sincérité indéniables font penser qu’il n’y aurait aucun piège. Je m’explique : pas de texte dans cette carte, vous le voyez au dos, il n’y a qu’une signature aux quatre coins de la carte, regardez :
Roméo coin supérieur gauche, Oscar coin supérieur droit, sierra coin inférieur gauche, et Écho coin inférieur droit.
C’est la signature de Rose et vous reconnaissez les noms de codes des trois disparus.
Je peux vous dire que Rose est bien vivante et que c’est ELLE qui envoie cela, j’ai moi-même instruit cette opération et donné ces noms de codes à nos missionnés. Cela ne peut être qu’elle : elle est coiffée de l’auréole d’un ange notre « Rose » . Finalement la meilleure infiltration est celle ci : le courrier simple, transparent, anodin et visible par tous. Ensuite il faut savoir utiliser ses méninges pour tromper le reste du monde.
Je ne vous apprends rien, Mr le Ministre ? L’avenir très proche va, je suis sûr, nous conforter dans de très alléchantes perspectives. »]
Michelle L. 

***
"Esquisse pour la guerre", 1964, Marc Chagall

 Je voudrais ne pas comprendre, ma douce, ce que ta carte me signifie.
Je n’aperçois ni ciel ni lumière, je te sens contrainte, et surtout as-tu échappée aux flammes de ces incendies qui semblaient vous pousser à d’exils forcés.
Combien de temps s’est écoulé depuis ces horreurs et pourras tu seulement lire mes lignes si je te les fais parvenir désormais. Je cauchemarde sans cesse, je ne vois que feu, fuite, faim et froid et je ne veux pas voir le mot FIN. Je ressens ton âme dans le regard doux de cette chèvre blanche. Mes souvenirs remontent à mon esprit et je m’évade loin en ta compagnie.
… Il n’y a pas si longtemps, quelques mois à peine avant mon départ précipité, nous passions le plus clair de notre temps dans ce studio, t’en souviens-tu ? On s’y dirigeait les yeux fermés, guidés par l’odeur.
L’odeur si particulière de la colophane écrasée sur le parquet. Outre l’odeur, les sons nous aiguillaient pour savoir quelle porte pousser. Nos oreilles détectaient les arpèges du piano, le martèlement appuyé «  forte » de certaines notes et surtout la canne qui frappe le parquet en mesure ainsi que la voix qui hurlait presque entre les phrases musicales ; elle perçait l’air, elle transmettait l’énervement, l’exaspération et nous comprenions d’emblée le ton donné et l’ambiance dans laquelle nous allions nous plonger. Je berce mon esprit de ces souvenirs, ma tête dodeline, je reprends tout en mémoire du cours d’adage, je marque et imprime les observations dans mon cerveau, je danse, je vogue, je vole, je te revois bel oiseau, dans mes bras, légère comme un flocon, tu es ma divine, nous fusionnons.
Les remarques du maître nous touchent toujours, nous corrigeons, nous essayons encore et encore, parfois même nous désespérons, tu pleures.
Tes larmes que j’embrasse, j’en ressens toujours le goût salé dans ma bouche.
J’ouvre les yeux devant cette carte, je pleure maintenant.
Je suis obsédé par ces images de cauchemar que tu m’envoies. Ces quelques lignes te rendront le courage qu’il te faut pour tenir et nous nous retrouverons : nous serons l’espoir l’un pour l’autre, j’y crois si fort.
Nous redanserons plus tard, bientôt.
 
 Michelle L.

Chère amie,
J’ai été très ému et surpris de recevoir cette belle reproduction du tableau de Chagall. Tu as beaucoup de chance de profiter de cette exposition durant ton voyage. Je t’envie car tu connais mon admiration pour cet artiste à la biographie si exceptionnelle.
Je me souviens de cette visite de la cathédrale de Reims où nous avons été émerveillés par ses vitraux. Depuis nos relations se sont détériorées et dois-je craindre qu’elles en sont arrivées au point d’imaginer que tu les qualifies de guerre, comme le suggère le titre du tableau ?
Pourtant, il me plait de penser que même si guerre il y a eu, le fait de m’envoyer cette belle reproduction, représente une volonté de paix, de réconciliation. Je le prends comme tel et sache que cette délicate attention de ta part, me touche beaucoup.
J’ose espérer que nous pourrions envisager de nouvelles sorties ensemble dès ton retour sur Paris. Merci donc à Chagall, qui encore une fois a réussi à transmettre un message de paix et d’amour.
Quel grand homme et quel bonheur j’aurais de te revoir.
Frédéric
Frédéric D.

***
"Gageure", Anne de Crécy, Bronze

Bonjour Paola,
Décidément je constate que tu restes toujours aussi volontaire et énergique. Je présume que cette sculpture intitulée « Gageure » symbolise la difficulté de la nouvelle étape de ta vie. Tu n’as effectivement pas choisi un métier facile.
 Cette paroi à laquelle tu te heurtes parait tellement solide que tu as un sacré courage pour l’affronter. Te connaissant, je suis persuadé que tu trouveras les ressources pour y parvenir. Sache cependant que dans cette épreuve tu ne seras pas seule, comme ce personnage sculpté qui parait bien faible face à cette paroi.
 Nous avons mené ensemble avec nos amis bien des combats et nous avons gagné ensemble. Cette fois encore, face à cette gageure, tu gagneras, nous t’aiderons et nous gagnerons.
« El pueblo unido jamas sera vencido »
 
Frédéric

Frédéric D.
 

 

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